7
Dans le silence, Bak revint à lui.
Il se souleva sur les coudes et secoua la tête pour s’éclaircir les idées. L’éboulement avait cessé. La vallée s’était figée, tout mouvement s’était interrompu, les voix s’étaient tues. Une bourrasque dissipa le nuage de poussière qui s’élevait autour d’eux. Quelque part, un homme se mit à vociférer des malédictions, un autre à prier Rê, Amenhotep le sanctifié et sa mère Nefertari.
— Que s’est-il passé ? murmura Seked.
Abasourdi, il effleura le côté de son visage où coulait un filet de sang, puis il fixa ses doigts rougis.
— La chute de rochers a provoqué un éboulement.
Bak s’assit et regarda le chantier de construction.
« Non ! Non ! » eut-il envie de crier. Mais les mots restèrent bloqués dans sa gorge.
Le bout du mur de soutènement nord avait essuyé le plus fort de la catastrophe. Des rochers, des moellons et du sable ensevelissaient la rampe qu’ils venaient de gravir. Le monticule recouvrait un tiers de la terrasse et s’élevait plus haut que la portion de mur terminée qui elle, au moins, était intacte. La colonnade inférieure, où travaillaient Kamès et ses tailleurs de pierre, avait miraculeusement été épargnée.
L’avalanche avait dévié vers l’est. Bak se souvint de sa course à travers la pente avec Seked, de la terre et des pierres tombant autour d’eux, des cris frénétiques du chef d’équipe et des ouvriers.
— Amon nous a été propice, aujourd’hui.
Avec ferveur, il pria pour tous ceux qui avaient été enfouis sous les gravats.
Au loin, un homme hurla. D’autres lui firent écho par des cris horrifiés, empreints d’un terrible sentiment d’urgence. De tout le Djeser Djeserou, chacun accourut vers le mur, abandonnant ses outils pour se munir de leviers, de maillets et de traîneaux, dont ils auraient besoin afin de sauver ceux qu’ils connaissaient. Ceux aux côtés desquels ils peinaient chaque jour et dormaient chaque nuit. Ceux dont ils partageaient le pain, savouraient les plaisanteries et écoutaient les histoires. Ceux qu’ils aimaient ou détestaient. Des amis, des camarades, des parents proches ou éloignés. Les jeunes garçons jetèrent leur panier et coururent aider un père, un oncle, un frère aîné.
Bak vit que son compagnon ne paraissait souffrir d’aucune fracture, en dépit de ses contusions, mais avait un air égaré.
— Comment te sens-tu ? s’inquiéta-t-il.
D’en bas monta une lamentation et, un peu plus loin, des sanglots se mêlèrent à un appel à l’aide. Seked les entendit. Il tourna les yeux vers les décombres et recouvra toute sa lucidité. Il se leva d’un bond.
— Des hommes souffrent. Ils sont blessés, peut-être mourants. Nous devons déblayer ce tertre.
— Allons-y !
Ils dévalèrent la pente. Les pierres roulaient et glissaient sous leurs pieds, accélérant leur descente. Ils atteignirent la terrasse avant les autres et trouvèrent le chef d’équipe gisant au bord de l’éboulement, les cheveux ensanglantés par une profonde entaille. Sa poitrine se soulevait au rythme de son souffle, ses paupières frémissaient, mais il demeurait inconscient.
— Je le remplace, décida Seked. Ses hommes auront besoin d’être guidés.
Dispersés aux alentours après avoir pris la fuite, une vingtaine d’ouvriers se relevèrent, tremblants, couverts de plaies et d’ecchymoses mais sains et saufs. Un homme s’approcha du monticule d’un pas lourd, les yeux fixés sur la paroi rocheuse comme s’il s’attendait à ce qu’elle cède une seconde fois. Un autre, à genoux, appuyait sa tête contre le sol en la protégeant de ses mains et marmonnait tout bas. Un autre encore, qui essayait de se lever, cria de douleur en s’appuyant de tout son poids sur son poignet blessé. Peu à peu, tous se rendirent compte de ce qui s’était passé et comprirent que beaucoup de leurs camarades étaient enterrés vivants. Alors ils refoulèrent la douleur, la peur, la honte de s’être enfuis et se jetèrent à l’assaut du tertre pour arracher les pierres à mains nues.
Pached et Kasaya furent parmi les premiers à arriver. Mesurant l’étendue du désastre, les traits pâles et défaits, l’architecte prit la tête des opérations. Il répartit les nouveaux venus en équipes dont il confia la direction aux contremaîtres, assigna à chacune une section du tertre afin qu’elles ne se gênent pas mutuellement. Il ordonna à un jeune garçon de courir chercher un médecin et indiqua un endroit à l’écart où l’on devait emporter les blessés. Il organisa l’effort afin que les sauveteurs ne manquent pas d’eau, que les blessés reçoivent des soins et que la terrasse soit dégagée dès la fin de la journée.
Grâce aux nombreuses mains empressées à porter secours, les rochers furent déplacés, le sable et la rocaille déblayés, des hommes sauvés d’une mort certaine. Nul ne chercha à se dérober. Peintres, sculpteurs, tailleurs de pierre et ouvriers s’activèrent côte à côte sous la supervision de chefs qu’ils ne connaissaient que de vue. La nouvelle se répandit jusqu’aux villages et aux hameaux voisins, et leurs habitants vinrent prêter main-forte. Les bavardages, la bonne humeur et les rires habituels étaient absents. La découverte d’un homme vivant et à peu près indemne était l’occasion d’échanger des sourires tendus et de se désaltérer un peu. La découverte d’un blessé, les membres écrasés ou rompus, provoquait des exclamations rageuses et décuplait l’ardeur des bras qui creusaient. Mais lorsqu’ils dégagèrent un cadavre, les rescapés eurent la mort dans l’âme.
Alors que Rê déclinait vers l’occident, le vent tomba, la chaleur s’accrut et la poussière colla sur les corps en sueur. La soif était accablante ; les petits porteurs d’eau allaient et venaient sans répit entre la terrasse et le puits le plus proche. Des enfants des villages voisins amenèrent des ânes chargés de jarres d’eau.
Bak et Kasaya assumaient leur part du fardeau. Ils déplaçaient des pierres, transportaient des blessés auprès du médecin, cherchaient des amis, des parents à même de raccompagner ceux qui étaient capables de marcher. Hori aurait voulu les aider, mais Bak lui ordonna de retourner près du tombeau, avec Imen. Il était convaincu que l’éboulement était l’œuvre d’un homme. Les grincements qu’il avait entendus avaient fort bien pu être produits par un levier, le craquement aigu, celui de la pierre qui cède. Quant à la raison, il n’en était pas sûr. Cherchait-on à le tuer ? Ou n’était-ce qu’une manœuvre de diversion, afin de pouvoir… Quoi ? Profaner le tombeau ? Ou bien encore, voulait-on faire croire à un avertissement de l’esprit malin, selon lequel quiconque doutait de son existence attirerait la catastrophe sur le Djeser Djeserou ?
— Ce temple est maudit ! déclara l’un des hommes d’une voix forte et furieuse que chacun sur le tertre, y compris Bak, put entendre. Il y a eu trop d’accidents, trop de blessés, trop de morts. Quittons cette vallée avant d’y laisser tous notre peau.
— Que dis-tu ? l’interrogea un autre.
— Je dis qu’il est temps de tourner le dos à ce temple, à cette vallée.
— Notre reine ne le permettra jamais.
— Si nous posons tous nos outils, que pourra-t-elle faire ? intervint un troisième.
— Oui, dit un quatrième, frappé par cette idée. Qu’y pourra-t-elle ? Rien du tout.
— Elle peut faire venir des prisonniers pour travailler à notre place, raisonna un cinquième. Et nous envoyer dans les mines du désert.
Personne ne l’entendit – ou ne voulut l’entendre.
Le premier reprit :
— Moi, j’affirme que, tous ensemble, on devrait aller à Ouaset et se présenter devant Senenmout. Il est responsable de la construction de ce temple. Qu’il dise à notre souveraine que jamais plus nous ne risquerons notre vie dans cette vallée maudite.
— Elle sait depuis des mois que l’esprit malin nous tourmente, et qu’a-t-elle fait pour nous sauver ?
— Elle a envoyé son cousin Amonked.
— Et lui, qu’a-t-il fait ? Pas davantage.
— Il a dépêché ce lieutenant Bak.
— Qui est-il, celui-là ? s’écria une voix méprisante. Un soldat. Un officier de la frontière sud. Un fonctionnaire qui répète ce qu’ils lui disent de dire.
— À mon avis, voici comment nous devrions agir, dit le meneur. Retrouvons-nous demain, sur la terrasse, aux premières lueurs du jour, et alors…
Bak se tenait sur la pente qui surplombait le pan détruit du mur de soutènement. On avait emporté le mort et les blessés. Les hommes finissaient de déblayer la terrasse. Leurs paroles, leur colère et leur terreur ne quittaient pas son esprit. Leur mépris à son égard le blessait, mais ce n’était rien comparé à leur menace de cesser le travail et de quitter le temple. L’idée faisait son chemin ; il n’y avait pas un homme, pas un jeune garçon qui ne l’eût entendue. Ils croyaient peut-être qu’Hatchepsout serait impuissante, mais Bak, qui avait essuyé son courroux, savait qu’elle se montrerait implacable. Ils devaient rester à tout prix au Djeser Djeserou.
Maudissant le plan téméraire qu’ils avaient conçu, il tourna le dos au sanctuaire et s’obligea à concentrer son attention sur la face rocheuse. Une grande cicatrice allongée, plus claire que le reste, marquait le point de départ de l’éboulement.
Le policier se sentait submergé de rage chaque fois qu’il pensait aux victimes – un mort, un blessé grave et trois fractures, sans compter les plaies et les ecchymoses, l’infini chagrin des rescapés. Et tous ces ouvriers, qui s’étaient acharnés, jusqu’à l’épuisement, à sauver leurs compagnons… Ce prétendu accident, le plus récent d’une longue série, ne resterait peut-être pas le dernier. Sauf si Bak parvenait à découvrir le coupable.
Il devait l’arrêter. Oui, coûte que coûte. Et cela supposait, pour commencer, d’escalader cette maudite falaise. Lui et Kasaya.
De la terrasse en contrebas, le jeune Medjai lui cria :
— Je crois qu’il nous faudrait des ailes, chef.
— Si un autre a réussi à grimper là-haut, nous y arriverons aussi.
— On l’aurait vu, d’en bas.
— Pas s’il était monté plus loin à l’est, pour suivre les sommets de ces tours rocheuses.
— Les hommes sont sûrs qu’un esprit…
Kasaya ravala le reste. Il savait bien ce que son chef pensait à ce sujet.
Feignant de n’avoir rien entendu, Bak parcourut la pente en observant l’escarpement vertigineux. La paroi n’était pas lisse, loin de là. Façonnées par l’érosion au long d’innombrables générations, des éminences se détachaient de la masse. Juste au-dessus de la pente où se trouvait Bak, une rangée d’entre elles s’élevait à environ un tiers de la muraille de calcaire tendre qui s’élançait vers le ciel, derrière elle. Elles se serraient contre d’autres saillies, plus hautes et beaucoup plus déchiquetées, qui les séparaient du faîte. La cicatrice barrait la surface d’une des formations les plus basses.
Plus basses, certes, mais l’ascension n’en serait pas moins longue et pénible.
À cette heure tardive, les fissures entre les tours étaient plongées dans l’ombre et difficiles à distinguer. Bak rebroussa chemin tout en tâchant d’en sonder les profondeurs. Certaines étaient superficielles et très abruptes. D’autres s’étaient creusées profondément dans la falaise, formant une élévation graduelle qui, d’en bas, paraissait plus facile à franchir. Des roches désagrégées s’y étaient logées. Les intempéries y avaient taillé des marches pierreuses et irrégulières. Du sable apporté par le vent, ou qui avait ruisselé du sommet, tapissait les crevasses et les anfractuosités. Seul Amon savait ce qu’il dissimulait.
« Aurai-je le temps de redescendre ? se demanda Bak. Certainement pas avant la tombée de la nuit. »
Un peu plus à l’est s’élevait une piste qui franchissait l’arête rocheuse et reliait le Djeser Djeserou à la Grande Place[11], l’oued profond et aride où l’illustre père de la reine, Aakheperkarê Touthmosis[12], avait choisi de reposer pour l’éternité. Cette piste décrivait un chemin détourné vers l’orient, traversait une pente assez raide mais qu’il était possible de gravir sans trop de peine, jusqu’à l’endroit où la falaise se confondait avec l’arête. Là, la piste s’incurvait sur elle-même pour longer le sommet. Elle passait au-dessus du Djeser Djeserou au niveau du chemin de traverse qui, au-delà, après un groupe de cabanes d’ouvriers sur l’autre versant, descendait tout droit jusqu’à la Grande Place. S’il avait disposé d’assez de temps, d’une longue corde et de plusieurs hommes à qui il était prêt à confier sa vie, Bak aurait pu emprunter cette piste. Mais il devait partir sans délai, avant que les indices ne s’effacent : des traces de pas, peut-être même les marques d’un ciseau ou d’un levier.
Deux fissures de l’escarpement paraissaient moins abruptes que les autres, et donc plus accessibles. Il choisit la plus proche de la cicatrice blanchâtre.
— Viens, Kasaya. Nous devrons redescendre avant qu’il ne fasse trop noir. Pas plus que toi, je n’ai envie de passer la nuit sur cet à-pic.
— On pourrait monter à l’aube, suggéra le Medjai, plein d’espoir.
— Je t’ai déjà expliqué pourquoi il faut y aller maintenant et je ne me répéterai pas, le réprimanda Bak.
Dissimulant mal sa réticence, Kasaya passa un rouleau de corde sur son épaule, accrocha un petit sac d’outils à sa ceinture et ramassa une outre en peau de chèvre. Puis il gravit la pente vers son chef.
— Joignons la patience à la prudence, recommanda Bak. Si l’un de nous venait à tomber et se blessait, ou si nous provoquions un autre glissement de terrain, les ouvriers seraient convaincus pour de bon qu’un mauvais esprit hante cette vallée.
— Ils le sont déjà. Tu l’as entendu comme moi, ils menacent d’arrêter les travaux.
— Prions pour qu’ils ne mettent pas leur menace à exécution, Kasaya. Car si on les envoie finir leurs jours dans les mines du désert, il se pourrait que nous passions le reste de notre vie à les garder.
— Cette maudite ascension ne finira donc jamais ? maugréa le Medjai.
— On est presque au sommet, répondit Bak, bien qu’il fût certain que le jeune homme se parlait à lui-même. Plus que quelques obstacles, je pense.
— Que veux-tu dire par « quelques… » ?
Le pied de Kasaya glissa sur le roc couvert de sable qui était son seul point d’appui. Il murmura entre ses dents.
Conscient que le soleil n’atteignait plus la paroi et que la chute serait bien longue, s’ils tombaient, Bak s’arrêta pour examiner le gros bloc de pierre qui leur barrait le chemin. C’était un des obstacles auxquels il avait fait allusion. Il voyait à peine au-delà, mais celui-ci semblait être le plus grand, ce dont il fut reconnaissant. Le rocher bouchait la crevasse de part et d’autre. Il paraissait solidement enfoncé, mais Bak avait appris un peu plus tôt à ne pas se fier aux apparences. S’il venait à l’oublier, la longue écorchure sur sa cuisse gauche lançait assez pour lui rappeler les vertus de la prudence.
Il appuya ses paumes contre le roc et essaya de le pousser. La pierre ne bougea pas. De toutes ses forces, il recommença à plusieurs reprises en observant les bords du rocher et le sable amoncelé tout autour. Pas un filet ne ruissela dans un creux invisible. La voie paraissait sûre.
— Aide-moi, Kasaya.
Avec précaution, le Medjai fit passer son poids d’une jambe sur l’autre afin d’éprouver la solidité du sol. Satisfait, il entrelaça ses doigts et fit de ses mains un marchepied pour son chef. Bak grimpa sur le rocher, qui demeura stable.
— Et moi, comment vais-je faire pour monter ? interrogea Kasaya.
Bak se redressa, puis examina les degrés irréguliers façonnés dans la roche et la pente abrupte qui le séparait du sommet.
— Le reste semble assez facile à escalader. Je devrais y arriver seul.
Il baissa les yeux vers le jeune homme, plus grand et plus lourd que lui. Il aurait du mal à le hisser.
— Tu peux rester là, si tu veux. Sinon, taille des prises pour tes mains et tes pieds, et appelle-moi si tu as besoin d’aide.
Kasaya levait la tête vers lui, hésitant. Sur ses traits, l’irrésolution se mua vite en détermination et, les lèvres serrées, il prit un ciseau et un maillet dans le sac à sa ceinture.
— Il vaudrait mieux t’encorder, lui conseilla Bak.
Peu après, quand les précautions furent prises pour éviter au Medjai une mort certaine au moindre faux pas, Bak formula ses dernières recommandations :
— Ne tente pas de déloger ce rocher et ne prends aucun risque inutile.
— Non, chef.
Avec la conscience aiguë que le temps passait, Bak grimpa d’un degré de pierre à l’autre, s’assurant au préalable de leur stabilité. Le sommet était jonché de roches désagrégées, tombées des falaises qui le dominaient. Une fine couche de sable et de cailloux recouvrait une surface plus ferme, tassée par les années, qui formait une montée escarpée mais à peu près sûre. Bak la gravit lentement, cherchant des signes qu’un autre l’avait précédé, mais la surface rocailleuse conserva ses secrets. Quelques instants plus tard, il se retrouva en haut d’un mamelon de pierres érodées, séparé des autres et de la falaise principale par des crevasses pleines de sable.
Une brise légère jouait avec ses cheveux et son pagne, et séchait sa transpiration. Des moineaux pépiaient dans les parois voisines, nullement dérangés par les coups de maillet sonores de Kasaya. Bak regrettait de ne pas avoir pensé à boire avant de laisser l’outre au Medjai.
La vallée se déployait sous lui, barrée sur trois côtés par les hautes murailles de calcaire tapissées de sable, toutes teintées d’or pâle dans le jour finissant. Dans l’ombre, les à-pics se paraient d’un brun profond coupé de stries noires et mystérieuses. Le soleil était plus bas que Bak ne l’aurait cru. Ils avaient mis beaucoup de temps à monter. Ils devraient bientôt regagner la vallée, sous peine de passer la nuit à souffrir du froid et de la faim.
Les deux temples, amenuisés par la distance, s’étendaient à l’entrée de la vallée, l’ancien tel un champ de ruines, le nouveau bordé de pierres attendant d’être érigées. Le sanctuaire de Mentouhotep était vide et abandonné, excepté une meute de chiens qui furetait au milieu des colonnes brisées. Le temple d’Hatchepsout aurait dû lui aussi être désert, hormis les gardes de faction pour la nuit.
Au lieu de cela, pas un des bâtisseurs n’était parti. Ils restaient sur la terrasse, debout, accroupis ou assis parmi les statues et les cylindres de colonne. À distance respectueuse du mur de soutènement nord, ils levaient les yeux vers la falaise, surveillant les grimpeurs. Attendant de voir si l’esprit malin les frapperait. Bak lâcha un juron. Il ne leur manquait plus que cela ! Des spectateurs, surveillant leurs moindres gestes tandis qu’ils glissaient et trébuchaient. L’idée lui vint de leur adresser un grand signe de la main, mais il préféra s’en abstenir. Pourquoi tenter les dieux par un acte téméraire ?
Effaçant les ouvriers de ses pensées, il chercha la cicatrice laissée par l’éboulement. Il ne pouvait la voir de là où il se tenait. Il se remémora la conformation du terrain tel qu’il l’avait observé d’en bas et compara ses souvenirs avec les rocs et les crevasses qui l’entouraient. Il était trop haut, jugea-t-il, et trop à l’ouest. Il descendit un étroit défilé et trouva une corniche d’environ cinq pas de long et moins d’un pas de large. Refusant de penser à la chute mortelle qui le menaçait, il rejoignit la pente sablonneuse d’une grande fissure, qui s’étendait tout le long de la paroi derrière la tour rocheuse. La cicatrice était bien visible, à l’endroit où la fissure s’étrécissait et disparaissait dans le vide. En revanche, les rochers auraient presque dissimulé un homme pour peu qu’on ait l’idée de les scruter d’en bas.
Bak s’accroupit sur le sable. Aucune empreinte n’en marquait la surface, cependant elle n’était pas lisse. Elle présentait de légères ondulations, comme si des mains avaient effacé à la hâte tout signe de passage. Il était certain de ne pas se tromper, mais Kasaya s’entendait mieux que lui à déchiffrer une piste. Prenant garde à laisser le sol intact pour que le Medjai puisse l’examiner, il longea le mur rocheux jusqu’à la partie inférieure de la faille.
La cicatrice blanchâtre était beaucoup plus large qu’il ne lui avait semblé : une longue traînée laissée par de gros blocs de pierre, eux-mêmes emportés par ce qui n’était, au départ, qu’un seul rocher détaché de la masse. Le vent, la chaleur, le froid et la pluie avaient lentement rongé une veine de calcaire friable, creusant une fracture. Le roc se serait effondré, tôt ou tard. Mais quelqu’un n’avait pas voulu attendre. Plusieurs trous profonds, d’un blanc éclatant, révélaient qu’on l’avait attaqué à l’aide d’un outil pointu, en métal. Un levier.
— Tu avais raison depuis le début, chef.
Kasaya fixait la traînée blafarde, son air sombre trahissant la même fureur que celle qu’éprouvait Bak.
— Un homme est venu ici, cela ne fait aucun doute, et il a détaché le rocher pour provoquer le glissement de terrain. Si jamais je mets la main sur lui…
Il n’en dit pas plus, livrant le reste à l’imagination.
— Il s’est montré très prudent. Je doute qu’il ait laissé le moindre indice. Néanmoins, il va falloir examiner le sable.
Bak regarda l’ombre qui s’épaississait dans la vallée et refréna un sentiment d’urgence. Il n’avait aucun désir de passer la nuit sur la falaise. Kasaya, lui aussi, contemplait la vallée.
— On ne pourrait pas revenir demain, chef ?
— Si tu veux descendre seul, vas-y. Mais fais bien attention. Je n’aimerais pas te retrouver à mi-chemin, couvert de bleus et de bosses.
Hésitant, Kasaya paraissait toucher l’abîme du désespoir. Il connaissait assez bien son officier pour savoir qu’au besoin, il resterait toute la nuit.
Bak s’agenouilla au sommet, à la naissance de la cicatrice, et entreprit de passer ses doigts à travers le sable doux et chaud. Un long moment s’écoula, puis Kasaya se laissa tomber près de lui. Bak réprima un sourire. Le Medjai était loin d’être le plus brillant de sa compagnie, mais il comptait parmi les plus loyaux et les plus tenaces.
Bak découvrit l’amulette à moins d’un pas du précipice. C’était un poisson, une perche, un peu plus longue que la largeur de son pouce et sculptée dans une pierre verte – de la malachite. Le trou minuscule percé dans la tête donnait à supposer qu’elle provenait d’un large collier de perles. Elle avait probablement été arrachée au moment où celui qui la portait actionnait le levier : le cordonnet avait rompu sous l’intensité de l’effort.
— D’autres perles ont dû tomber, dit Kasaya, qui se remit à la tâche avec un regain d’enthousiasme.
Bak s’en sentait moins sûr. Le minuscule poisson ciselé était d’une grande beauté. Si le collier était de la même qualité, chacune des perles et des amulettes avait été fixée par un nœud. S’ils en trouvaient une autre, alors, vraiment, Amon leur aurait souri.
Ils cherchèrent avec soin, retournèrent chaque poignée de sable, mais leurs efforts diligents se révélèrent stériles. Ils remontèrent au sommet de la déclivité avec pour seul trophée la petite amulette verte.
Le crépuscule tombait sur le Djeser Djeserou quand Bak et Kasaya descendirent le dernier raidillon. Hori courut à travers la terrasse pour les accueillir devant le mur de soutènement. Pached et le chef des scribes, Ramosé, se hâtèrent derrière lui. Les nombreux ouvriers qui attendaient parmi les statues et les tronçons de colonne s’animèrent et se levèrent de leurs sièges improvisés pour se regrouper, bavarder et se confondre en spéculations. Bak entendit des bribes de leurs conversations, il sentit leur soulagement, car ils avaient craint que son geste impudent n’amène sur eux le courroux de l’esprit malin. Un soulagement hésitant, toutefois, car ils ne s’étaient pas affranchis de la peur.
Il adressa un sourire radieux au jeune scribe et salua Pached et Ramosé comme si rien de particulier n’était arrivé depuis leur dernière rencontre. Avec de la chance et la faveur des dieux, les hommes puiseraient courage dans son attitude.
— Alors, chef, qu’as-tu trouvé là-haut ? interrogea Hori.
Bak posa un doigt sur ses lèvres pour inviter ses compagnons à la discrétion. Il avait mûrement réfléchi au meilleur moyen d’en finir avec ces rumeurs superstitieuses, mais si les ouvriers l’entendaient, son plan n’aurait plus aucun effet.
— Pas d’esprit malin ! chuchota Kasaya, aussi dédaigneux que s’il n’avait jamais cru à une idée aussi absurde. Les traces d’un homme, comme le lieutenant Bak le pensait.
Pached, gris de fatigue, semblait porter sur ses épaules le poids d’un monolithe. Ramosé marmonna une litanie de malédictions.
— Qui est-ce, chef ? demanda Hori.
— Je l’ignore, mais je le saurai un jour, affirma Bak avec une expression dure et déterminée. Pached, renvoie les hommes chez eux. Il faut qu’ils mangent et dorment, car demain sera pour eux un autre jour de labeur.
— Ils parlent de se rebeller, répondit le maître d’œuvre. De poser leurs outils et de ne plus jamais fouler le sable de cette vallée.
— Ainsi, ils comptent se révolter pour de bon…
— Tu dois leur dire sans tarder ce que tu sais, insista Ramosé.
— Si je leur parlais maintenant, ils se convaincraient que je répète ce qu’on m’a dit de dire, ou que l’esprit malin m’a aveuglé. Nous ne sommes pas montés tout en haut de cette falaise pour donner du poids aux racontars qui se répandent déjà.
— Nous espérions que tu les tranquilliserais.
Bak voyait bien que Ramosé et Pached étaient las et accablés. Il regrettait de n’avoir rien de mieux à offrir qu’un plan qui ne porterait pas forcément ses fruits.
— Tu leur diras qu’aucun travail ne sera plus exécuté sur le mur nord jusqu’à ce que l’endroit soit sûr, puis tu les renverras. Après leur départ, je t’exposerai mon plan ainsi que la façon dont tu peux contribuer à sa réussite. Nous devons les convaincre de rester au Djeser Djeserou.
Pendant que l’architecte et Ramosé allaient parler aux hommes, Bak s’assit sur un gros bloc irrégulier qui avait chu de la falaise, et qu’on avait laissé là dans l’idée d’y tailler un tambour de colonne ou une autre pièce d’architecture. Le policier se sentait moulu. Le sauvetage et l’ascension l’avaient épuisé. Du moins, le crépuscule apportait un peu de soulagement après la chaleur ardente.
— Le tombeau est-il scellé ? demanda-t-il à Hori.
— Oui. Dès qu’on a signalé le retour de chaque homme qui avait travaillé près du mur, Perenefer a ramené ses ouvriers pour combler le puits.
— Amon soit loué ! soupira Bak avec ferveur.
Une tâche au moins avait été achevée sans encombre.
— La perche est un animal sacré, à Iounyt[13]. L’homme qui la portait ne pourrait-il être originaire de cette cité ? suggéra Ramosé en observant l’amulette verte, sur la paume de Bak.
— En effet, c’est une possibilité. Néanmoins, ce n’était peut-être qu’un des nombreux talismans qui composaient le collier.
On ne pouvait en distinguer tous les détails délicats à la lumière de la torche que Kasaya avait plantée dans le sable, à l’extérieur de l’auvent. Bak, assis sur le tabouret de Ramosé, le contemplait en regrettant qu’il ne puisse livrer son secret.
— Il ne sera pas facile de savoir à quel collier cette pièce appartenait, remarqua Pached en s’installant auprès de Ramosé, Hori et Kasaya sur une des nattes autour de Bak. Mais, disais-tu, tu as conçu un stratagème pour dissuader les hommes de cesser le travail ?
Bak se pencha en avant et s’accouda sur ses genoux.
— Je compte jouer sur leur empressement infaillible à préférer les rumeurs à la raison. Ramosé, je souhaite, si tu le permets, que ton fils Ani se montre en compagnie d’Hori. Je voudrais qu’on les voie se parler tout bas, en secret, leurs têtes se frôlant. Après le départ d’Hori, Ani chuchotera à l’oreille de plusieurs ouvriers qu’il tient, de source sûre, que j’ai découvert les traces d’un homme sur la falaise. Que, depuis tout ce temps, c’est cet homme qui instille la terreur dans leur cœur en causant les accidents qui accablent le Djeser Djeserou.
Ramosé posa sur Bak un regard pénétrant.
— Cette histoire attirera le danger sur ta tête.
— Il faut les convaincre de rester ici, et agir pour qu’il n’y ait plus ni morts ni blessés. J’ai beau réfléchir, je ne vois pas d’autre moyen.